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mardi 25 août 2020

Les enquêtes du petit consul

 

Dans le Suspendu de Conakry, Jean-Christophe Rufin nous fait suivre une enquête suite à meurtre commis dans la marina de Conakry. La torpeur et la moiteur locales imprègnent chaque page, d’autant que le peu charismatique héros, le consul de France Aurel Timescu, n’apprécie pas du tout la chaleur et son affectation.

Aurel fait honneur à ses origines roumaines en s’habillant chaudement. Détesté de sa hiérarchie (j’ai appris qu’un consul, finalement, ça ne pèse pas bien lourd, ce n’est pas un consul général), mis au sens propre au placard, il s’ennuie, et passe le temps en buvant du vin blanc et composant un opéra. Ce crime inhabituel va le sortir de sa léthargie. Accompagné de la sœur du défunt, il va mener l’enquête, officieusement.

Bref, un polar honnête, une intrigue qui tient la route, une atmosphère bien rendue et originale, mais un personnage principal fort peu charismatique. Le style est propre et sobre, sans aspérités. On lit, mais on ne s’attache pas. Et la dernière page tournée, Conakry commence déjà de lentement s’effacer dans les limbes de la pensée. Ca ne m’a pas donné envie d’aller visiter.

jeudi 26 janvier 2017

Retour au Botswana

"Elle avait compris comment l'Américaine voyait les choses et saisi la difficulté qu'il y aurait à transmettre ces vérités subtiles à une personne qui pensait que le monde était entièrement explicable par la science. Les Américains étaient très intelligents : ils envoyaient des fusées dans l'espace et inventaient des machines capables de réfléchir plus vite que n'importe quel être humain, mais toute cette intelligence les rendait aveugles. Ils ne comprenaient pas les autres peuples. Ils pensaient que tout le monde voyait les choses de la même façon qu'eux-mêmes, ce en quoi ils se trompaient. La science ne représentait qu'une partie de la vérité. Il existait également beaucoup d'autres choses qui rendaient le monde tel qu'il était, et les Américains ne les remarquaient pas toujours, bien qu'elles fussent présentes en permanence, là, sous leur nez." p121, éditions 10/18



Suite des aventures de Mma Ramotswe, première femme détective du Botswana, où elle a ouvert son agence : la disparition d'un jeune homme, une affaire d'adultère et une demande en mariage, vont fortement l'occuper.
Derrière la naïveté apparente du récit se révèlent une profondeur touchante, et un grand amour de l'auteur pour un pays, sa population et sa culture.
Pas de meurtres ici, on n'est pas au Nigeria, comme disent les protagonistes, mais tout de même de méchantes gens à punir en quantité suffisante pour donner du travail à notre détective.
J'en suis fan.
Les Larmes de la Girafe, d'Alexander McCall Smith.
 

jeudi 5 janvier 2017

La Balade de la Geôle de Reading

Je viens à l'instant de terminer Oscar Wilde et le Mystère de Reading, de Gyles Brandreth. Le plus sombre des six romans que Brandreth a consacré à Oscar Wilde. Une intrigue criminelle, comme toujours, mais qui n'est pas le coeur du roman, ce dernier relatant principalement le séjour en prison de Wilde, condamné à deux ans de travaux forcés (1895-1897) pour homosexualité.
C'est l'histoire, le roman, le mieux écrit (fort bien traduit), le plus intelligent, que j'aie lu depuis longtemps. Combien a dû être grande la difficulté (la souffrance?) pour l'auteur de faire évoluer Wilde dans un environnement carcéral où toute parole était proscrite, alors qu'une grande partie du bonheur des ouvrages précédentes résidait justement dans ses saillies.



J'en retiendrai une ici : "je méprise les journalistes : ils passent leur temps à s'excuser en privé de ce qu'ils ont écrit en public."

   

mercredi 27 août 2014

Le Passe-Muraille

Quel grand conteur, ce Tonino Benacquista. Dès ses premiers mots, le lecteur est assis à côté de lui, sûrement près du feu, et il se laisse emporter par l'histoire. Peu importe sa vraisemblance, une histoire, c'est avant tout une complicité entre l'auteur et le lecteur. On fait "comme si".
Comble du bonheur, le roman est illustré par Tardi.
Le Serrurier Volant suit les pas de Marc, un gars tranquille qui ne demande rien d'autre qu'un quotidien réglé sans surprise, aussi prévisible qu'une horloge suisse. Le problème, quand on est convoyeur de fonds, c'est que l'imprévisible peut brutalement s'inviter dans le quotidien.


Ce n'est pas la plus belle histoire que j'ai lue de Benacquista. Mais je l'ai dévorée avec un tel appétit et un tel plaisir qu'il serait malpoli de faire la fine bouche a posteriori.

mercredi 20 août 2014

Born to be Wilde

Une enquête criminelle menée par Oscar Wilde et Arthur Conan Doyle ? Pour oser camper en tant que personnages principaux deux aussi grands hommes de lettre et d'esprit, il faut une certaine audace. Gyles Brandreth, dans son roman Oscar Wilde et les Crimes du Vatican, y parvient à merveille.

J'avoue. J'ignorais que les deux plus fameux écrivains anglais à ma connaissance étaient irlandais pour le premier et écossais pour le second. Fondé sur des faits historiques avérés, à commencer par l'amitié ayant uni les deux auteurs, le récit est drôle, structuré, ponctué de maximes enlevées telles qu'on en attendrait de Monsieur Wilde.

Une lecture que je recommande chaleureusement. Je vais moi-même me procurer rapidement les autres volumes de la série.

jeudi 5 décembre 2013

Avant Columbo

Un recueil de 36 nouvelles policières, le Service des Affaires Classées. Sous la plume de Roy Vickers, pas de héros flic engagé dans des poursuites à fond de train. Pas une once d'action.
Vickers invite son lecture à un exposé froid, purement factuel, d'un meurtre théoriquement parfait. Et avec une jubilation toute en retenue, il accompagne le raisonnement, souvent bien des années plus tard, d'un fonctionnaire en charge des affaires classées, un raisonnement ténu au départ, quasiment une intuition, mais qui va progressivement prendre corps et permettre de confondre le coupable.


C'est du Columbo sans la gouaille de Peter Falk (les nouvelles auraient inspiré la série). C'est pourquoi le recueil ne se lit pas d'une traite. En revanche, une à deux nouvelles de temps en temps est un régime qui ne manque pas de charme.

mercredi 20 novembre 2013

Flegme autrichien

Il en faut, du flegme et de la philosophie, à ce commissaire autrichien adepte de Wittgenstein, amoureux de sa propre soeur et rempli de tocs, pour ne pas perdre son sang froid face à un cadavre tué par un requin dans la piscine d'un penthouse viennois.



Requin d'Eau Douce, d'Heinrich Steinfest, est un récit qui vous gagne lentement, insidieusement, à sa cause. Qui vous apprend à aimer sa torpeur. Et ce n'est pas son moindre mérite.
On finit par bien l'aimer, cet odieux commissaire.


lundi 16 avril 2012

Apothéose

Et de trois. Dernier tome de la trilogie de James Ellroy, Underworld USA clôt en 1972 cette fresque de l'histoire contemporaine américaine débutée avec la présidence de Kennedy.
La mafia et Las Vegas, JH Hoover et son FBI, Cuba et les anticastristes, le Klan et les Black Panthers, jamais Ellroy ne perd jamais son lecteur dans ses complexes intrigues. Tout boucle et se rejoint dans le plus bel humanisme après un océan de noirceur. Les vrais héros d'Ellroy ont souvent soif d'absolution.

Extrait, p211, Editions Rivages / Noir :
"Travaux pratiques de chimie.
Wayne se trouvait dans la salle de bains de Farlan Brown. Les miroirs muraux lui renvoyaient son image. Il avait une sale tête. Tu es trop vieux, trop maigre, trop ravagé.
Il prit un verre à dents. Il mélangea une mignonnette de scotch provenant de l'avion avec des morceaux d'opium et un comprimé de valium écrasé. Il remua le tout avec le manche d'une brosse à dents et l'avala d'un trait.
L'effet se fit sentir au milieu du torse et remonta peu à peu vers sa tête. Il prit appui sur le rebord du lavabo et scruta les miroirs. Le changement qu'il souhaitait constater dans son apparence se produisit.
Il passa dans le salon. Tous les Elfes de Drac étaient présents. Revue des effectifs : Brown et Mesplède. Six hommes de main de Sam Giancana et huit flics qui n'étaient pas en service. Sur le plancher, en plein milieu de la pièce : une grosse malle au contenu nocif.
Assis : les malfrats et les flics, mélangés. Brown et Mesplède étaient debout derrière le bar. Ils sirotaient leur bloody mary du petit déjeuner, accompagnés de branches de cèleri. Mesplède avait fait passer des cigarettes françaises. La suite était envahie de tourbillons de fumée."


Certains considèrent Ellroy comme le plus grand auteur américain contemporain de romans policiers. Ils ont de sérieux arguments.

vendredi 19 août 2011

Nihil novi sub sole

Ceux qui vont mourir te saluent, morituri te salutant comme l’auraient clamé les gladiateurs devant l’empereur romain avant de se battre, est un des premiers romans policiers de Fred Vargas.  Les mécanismes habituels de l’auteur sont déjà en place, et le lecteur habitué devinera facilement où elle veut le perdre et où finalement elle va l’emmener. Les personnages sont plein de charmes, que ce soit les trois amis étudiants, Claude, Tibère et Néron, la beauté fatale pourtant si fragile et le détective pas causant mais amoureux quand même.
L’enquête et ses rebondissements se déroulent dans une Rome joliment représentée. Il fait chaud et moite, et les pas raisonnent fort sur le marbre des bibliothèques vaticanes. Les évêques pratiquent la casuistique, les flics passent leur temps à faire fausse route et le meurtrier trucide. Nihil novi sub sole. 

Extrait, Editions J’ai Lu, page 91 :
En haut, Laura trouva les trois garçons dans un état tourmenté, les visages soucieux ou fatigués.  Elle passa les doigts dans les cheveux de Claude.
-          - Tibère, mon grand, dit-elle, tu ne crois pas que ce serait bien que tu nous donnes quelque chose à boire ? Et à manger ? Qu’est-ce que vous avez eu aujourd’hui ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Tibère laissait tomber les glaçons au fond d’un verre.
-         -  Il y a un homme qui est venu nous voir, Laura, dit-il avec une moue. C’est un envoyé spécial du gouvernement français, un de leurs meilleurs juristes, paraît-il. Il est chargé, à cause d’Edouard Valhubert qui s’affole, de juguler l’enquête de la police italienne, de tirer ses propres conclusions et de décider du sort final de l’affaire, qu’il soit juste ou non, peu leur importe, l’essentiel étant la sécurité d’Edouard Valhubert le Crapaud.
-          - Pourquoi est-ce que tu l’appelles le Crapaud ?
-          - Parce que j’ai décidé que le ministre Edouard avait une tête de crapaud. Il l’avait d’ailleurs bien avant d’être ministre. Enfin, tu ne trouves pas qu’il a une tête de crapaud ?
-          - Je ne sais pas, murmura Laura. Tu es drôle. Qu’est-ce que ça peut faire ?
-         - Attention, intervint Néron, efforçons-nous d’être précis : crapaud à ventre jaune ou bien crapaud à ventre de feu ?
-         - Jaune, absolument jaune, comme un citron, dit Tibère.
-         - C’est bon ça, le citron, dit Néron.
-         - Vous me faites chier, dit Claude. Tibère, tu parlais de cet envoyé spécial à Laura, essaie de continuer, je t’en prie.


Un bon divertissement de journée d’été, de préférence les pieds dans l’herbe avec une bonne limonade. Ca passe tout seul.

vendredi 10 juin 2011

Magni Nominis Umbra

"L'Ombre de ce que Nous Avons Eté", roman de Luis Sepulveda conte les retrouvailles de quatre anciens résistants communistes à la dictature de Pinochet sous l'hiver pluvieux de Santiago du Chili. De retour d'exil ou sortis de la clandestinité, dans un pays devenu démocratique mais qui n'en finit pas de panser ses plaies, ces hommes évoquent leurs souvenirs, ambitions passées, camarades perdus, avec humanité et générosité.
Mais ils ne se sont pas réunis pour comparer leurs cicatrices et boire des coups de rouge : ils ont l'ambition d'une dernière action. Un dernier coup que le Spécialiste lui-même doit venir leur détailler.



Sepulveda est un auteur dont on boit les phrases avec bonheur. En finissant un de ses livres, on se sent meilleur (moi du moins). La noblesse et la grandeur d'âme de ses héros réchauffe et réconforte. Il faut vraiment lire ce trop court moment de bonheur.

mercredi 1 juin 2011

Le crime était presque parfait

Henry Wilt est assistant professeur de culture générale dans un lycée technique londonien. Ses élèves ne sont pas persuadés de son utilité. Sa femme non plus, persuadée qu'elle aurait mérité un bien plus glorieux destin. Il faut dire que cela fait dix ans que Wilt, effacé et peu revendicatif, stagne au bas de l'échelle universitaire. Son passe-temps : aller promener le chien, jusqu'au pub, et en chemin imaginer quelque méthode inventive de liquider sa moitié.

Wilt 1, de Tom Sharpe, écrit dans les années 70, a un peu vieilli sur certains de ses thèmes, tels que les thèses MLF. Le roman reste toutefois drôle et délicieusement grinçant dans son ensemble, et particulièrement le face à face entre Wilt et la police. Ses classes d'apprentis ont fait du petit professeur un vrai dur.


Extrait p 29 (Editions 10/18, Domaine Etranger) :
"Si les rats étaient le paradygme du Dr Pringsheim, Presse 3 était celui de Henry Wilt. Dans un genre différent, bien sûr. Ses élèves représentaient tout ce qu'il y avait de plus difficile, insensible et bouché parmi les classes d'apprentis, et pour tout arranger, les brutes se croyaient instruites sous prétexte qu'elles savaient lire et pouvaient dire que Voltaire était un sacré imbécile d'avoir mis Candide dans un pastis pareil. Venant après les infirmières d'Infirmerie, et pendant son interclasse normal, les membres de Presse 3 avaient sur lui le plus déplorable effet. Ils avaient déjà produit le même déplorable effet sur Cecil Williams, leur professeur en titre.
- Ca fait deux semaines qu'il est malade, dirent les imprimeurs.
- Je ne suis guère surpris, dit Wilt. Vous êtes capables d'expédier à l'hôpital les mieux portants d'entre nous.
- Y a un mec, il est venu et il s'est gazé après. Pinkerton, il s'appelait. Il a fait un semestre avec nous sur un bouquin. Jude l'Obscur. Oh la crise !... Ca causait que de ce minable, Jude.
- Très juste, dit Wilt.
- Le semestre dernier, il est pas revenu, le vieux Pinky. L'est descendu à la rivière, l'a bouché le tuyau d'échappement, et l'est mort asphyxié, quoi.
- Je ne peux pas vraiment lui en vouloir, dit Wilt."

Une bien plaisante, et même fréquemment hilarante, lecture.

Ressources humaines

Cadres Noirs, de Pierre Lemaître, narre la descente aux enfers d'un cadre qui sort du circuit, et de petits boulots en humiliation, finit par toucher le fond. Il va être le premier surpris par ce qu'il va y trouver : un homme violent et surprenamment plein de ressources. Tant pis pour la multinationale qui a voulu se moquer de lui.


Raconté à la première personne, le roman se décompose en trois parties. La première fut à mon goût longue et pénible. Heureusement, le changement de narrateur à la deuxième partie est un véritable bol d'air pour l'intrigue qui prend alors toute son ampleur. Une trame originale et riche en rebondissements rend ce roman difficilement posable avant de l'avoir terminé. Une bonne histoire, originale et bien menée.
Deux remarques toutefois. La première concerne un ressort important de l'intrigue : Non, l'informatique, ce n'est pas magique, il faut arrêter de faire gober au lecteur n'importe quoi, même si c'est pour le bien du scénario. La seconde se rapporte au style, très efficace, mais... disons très efficace.

Extrait p 114 (Edition Livre de Poche) :
"Je prends mon élan, je rassemble toutes mes forces encore disponibles et je lui balance mon poing dans la gueule. Il ne s'y attend pas du tout. C'est un cataclysme immédiat. Mon poing fermé lui arrive entre la pommette et la joue, son corps est propulsé en arrière, ses mains, dans un ultime réflexe, tentent désespérément de s'accrocher à la table. Il fait deux mètres en arrière, heurte une autre table, puis deux chaises, son bras, qui cherche un appui, balaye tout sur son passage, sa tête vient heurter la colonne de soutènement, sa gorge expulse un cri rauque, vaguement animal, tous les clients se sont retournés, bruit de verre brisé, de chaise cassée, de table renversée, silence de stupeur. L'espace devant moi est bien dégagé. Je me tiens le poing au creux du ventre tellement il me fait mal. Mais je me lève et je sors dans la stupéfaction générale."

Voilà, voilà. Personnellement, ce qui me fait mal, c'est de lire ça, même si je partage la souffrance du narrateur.

mercredi 11 mai 2011

Le Péril Vieux

Le Vieux qui ne Voulait pas Fêter son Anniversaire, de Jonas Jonasson. Mais quel titre ridicule. La couverture du livre est moche, en plus. C'est le petit quelque chose dans la voix du libraire qui vantait le bouquin sur France Info qui m'a poussé à tenter l'aventure.
Et quel bonheur. Inventif. Remarquablement construit. Drôle. Je riais un peu au début du livre, et ouvertement en le finissant.


Allan Karlsson va avoir 100 ans. Et il refuse de fêter son anniversaire en maison de retraite. Pas après une vie comme la sienne. Ancien artificier, témoin et acteur privilégié d'événements historiques majeurs du XXe siècle. Alors il fugue. Et non content de s'enfuir, il vole une mystérieuse valise. C'est là que ses ennuis avec la pègre et la police vont commencer. Rythmé entre scènes contemporaines et flash-back sur la vie d'Allan, les pièces du puzzle de l'existence du vieillard viennent lumineusement s’emboîter.

Extrait p41 (Ed. Presses de la Cité) :
"Il en faisait une affaire personnelle. En effet, Lénine avait osé interdire toute propriété foncière individuelle le jour même où le père d'Allan avait acheté douze mètres carrés de bonne terre russe dans l'intention d'y cultiver des fraises suédoises. "J'ai acheté ce lopin de terre pour quatre roubles seulement, mais on ne m'expropriera pas impunément de mon champ de fraises !" disait le père d'Allan dans la toute dernière lettre qu'il écrivit à sa famille. Il achevait son courrier par ces mots : "Maintenant, c'est la guerre !".
[...]
Quelques semaines plus tard, l'ambassade de Suède à Petrograd envoya un télégramme à Yxhult annonçant la mort du père d'Allan. Il n'entrait vraisemblablement pas dans les attributions du diplomate de donner plus de détails sur ce décès, mais il n'avait pas pu s'en empêcher.
D'après le haut fonctionnaire, le père d'Allan aurait construit une palissade autour d'un terrain de dix ou quinze mètres carrés et proclamé la parcelle "république autonome". Il aurait baptisé son petit lopin de terre "La Vraie Russie", et serait mort dans le tumulte qui avait suivi l'irruption de deux soldats du gouvernement venus démolir sa palissade. Il aurait combattu les soldats avec ses poings dans sa ferveur à défendre les frontières de son territoire, et les soldats auraient été incapable de lui faire entendre raison. Ils n'avaient finalement pas trouvé d'autre solution que de lui tirer une balle entre les deux yeux, afin de pouvoir continuer à travailler tranquillement.
- Tu n'aurais pas pu mourir d'une façon un peu moins bête ? dit la mère d'Allan après lecture du télégramme de l'ambassade."

Je me suis bien amusé.

Ta da ta doum, ta da ta doum

C'est ma faute. Je plaide coupable. Je m'en réjouissais depuis trop longtemps, je me le gardais en réserve, telle une belle bouteille pour laquelle on attend une occasion. Et donc je ne peux m'empêcher d'être un peu déçu par La Maldonne des Sleepings, de Tonino Benacquista.
Honnête polar dont le héros est un couchettiste de la SNCF, habitué des trains de nuit entre la France et l'Italie. Désabusé trop tôt par son métier, il a développé une fâcheuse tendance à envoyer promener tout le monde. Sa maîtresse italienne l'amuse modérément, et il n'a plus la force pour sa régulière parisienne. Le débarquement dans son train-train d'un fugitif maladivement somnolent poursuivi par une bande de méchants kidnappeurs va lui procurer un choc salutaire, réveillant sa fibre altruiste.

Extrait p16 (Edition Folio Policier) :
"Il suffit de prononcer le mot magique de "Wagons-lits" et ça démarre tout seul, on a lu un Agatha Christie, toujours le même, on a vu un ou deux films de la Belle Epoque, on évoque le vague souvenir d'un oncle "qui a bien connu...". Mais là je suis obligé de calmer les enchantements divers, quitte à décevoir. Je ne suis qu'un simple couchettiste, j'entends velours rouge et je réponds moleskine, on me parle de piano-bar et je dis Grill-Express, on cite Budapest et je remplace par Laroche-Migennes, à super-luxe je tarife 72 francs la couchette. Les "Single" et les "T2" (deux voyageurs maximum, très prisé pour les lunes de miel) ne concernent que les premières classes. Moi je m'occupe des pauvres, les familles de six avec des gosses qui chialent la nuit, les immigrés qui font un tour au pays, les jeunes billet-Bige et sac à dos. Et je n'échangerais ça pour rien au monde."


Sympathique polar, dont l'intrigue ne décollera jamais vraiment à la hauteur espérée, il n'en demeure pas moins un fort agréable moment lecture, entretenu par le talent de conteur de Benacquista.

mercredi 13 avril 2011

La quadrature du cercle

« L’Homme aux Cercles Bleus » est un des premiers (le premier ?) romans policiers de Fred Vargas. On assiste à l’arrivée à Paris du commissaire Adamsberg, prenant ses fonctions dans le commissariat qui sera le cadre de ses futures enquêtes. Il est déjà brumeux, le commissaire, pelleteux de nuages. Il dénoue avec brio les affaires, mais à l’intuition, au ressenti. La méchanceté, Adamsberg, il la voit suinter. Les preuves, c’est l’affaire de la troupe, pour étayer la conviction. Le contrepoint que joue son adjoint Danglard, le rationnel, le terre-à-terre, est salutaire.

Alors que depuis plusieurs semaines, des objets ordinaires sont retrouvés dans Paris entourés d'un cercle bleu, ce qui ne semble à la plupart des observateurs qu'une lubie innocente, inquiète profondément le commissaire Adamsberg. Ce dernier se met à collectionner les articles de journaux à ce sujet et à rechercher une logique, géographique ou autre, à ce curieux phénomène. Jusqu'au jour où ce n'est plus un objet, qui est découvert au centre d'un cercle, mais un cadavre.

L’ensemble est bien écrit, tranquille et sinueux comme la démarche d’Adamsberg. Je regrette simplement d’avoir deviné la plupart des ressorts de l’intrigue très en amont. Fred Vargas avait posé dans ce roman « de jeunesse » la plupart des bases de ses futures intrigues. Une fois qu’on a compris comment elle fonctionne, le suspense devient relatif. Si c’est votre premier Vargas, vous l’apprécierez d’autant plus.


Mon coup de cœur : j’adore les flics de Vargas. Ils sont si humains et touchants. Adamsberg tire d’eux le meilleur. C’est un peu un commissariat rêvé que dépeint l’auteur dans ses romans. Il tient plus du village des Schtroumphs (le flic dormeur, le flic gourmand, le flic à lunettes, la schtroumphette…) que d’une reconstitution réaliste. Mais c’est ce qui en fait le charme.

Et si vous aimez les Experts... il n'y a aucun rapport.

vendredi 4 mars 2011

Trou de mémoire

Exceptionnel narrateur, que Lois McMaster Bujold. Memory fait suite à la Danse du Miroir, dans le cadre de la Saga Vorkosigan. C'est loin d'en être le meilleur opus. Toutefois, à la différence d'un Robert Jordan, triste tireur à la ligne dont le nombre d'idées originales par roman dépasse rarement les doigts de la main (j'ai le droit de le penser, quatre romans gobés permettent un début d'approche statistique), Bujold n'écrit jamais deux fois la même histoire. Toujours, elle emmène son lecteur sur un sentier nouveau, non seulement pour son œuvre, mais aussi fréquemment dans l'absolu. Qu'il est bon de se dire que voilà une intrigue qui surprend, qu'on ne relit pas pour la nième fois.

Le héros est comme McMaster Bujold les aime : torturé moralement et affaibli physiquement. Une détermination hors du commun fait le reste. Miles, qui vient d'être exclu de la Sécurité Impériale pour faits de trahison, va être amené à se remettre au service de l'Empereur pour enquêter sur le sort de son ancien chef.

Extrait Page 83 (Editions J'ai Lu)
"Illyan n'oubliait jamais rien. Pour la bonne raison qu'il ne le pouvait pas. A une époque reculée, quand il était lui-même un lieutenant de la SecImp, l'Empereur Ezar l'avait envoyé sur la lointaine Illyrica afin de se faire implanter une biochip mémorielle dans le cerveau. Le vieil Ezar avait eu envie d'avoir un magnétophone vivant qui ne répondrait qu'à lui. La technique, alors, en était encore au stade expérimental en raison des quatre-vingt-dix pour cent de cas de schizophrénie iatrogène observés chez les porteurs de la biochip en question. Ezar, sans le moindre scrupule, avait choisi de courir le risque. Du moins avait-il envoyé le jeune officier le courir à sa place. [...]
Miles se demanda quel effet ça faisait d'avoir trente-cinq ans de souvenirs entassés dans la mémoire, aussi frais et vivants que si les événements s'étaient déroulés la veille. Le passé ne serait jamais adouci par la bienheureuse brume de l'oubli. C'était ça, la damnation éternelle ? Pouvoir revivre jusqu'à la folie la moindre erreur commise, en Technicolor et son stéréo ? Rien d'étonnant à ce que les cobayes soient devenus barjots."



Comme on l'imagine, la puce va se détraquer. Et Miles, bien que discrédité, reprendre du service.
Une lecture plaisir qui m'a donné envie de me replonger dans l'excellente Saga Vorkosigan, et ses quatre prix Hugo.

NB : L'auteur a pour point commun avec Agatha Christie, outre le fait d'apprécier particulièrement les intrigues policières, d'avoir un faible avoué pour l'eau de rose. Mais comme moi aussi...

vendredi 23 juillet 2010

C'est un lupus ?

Avant d'incarner le Dr House, Hugh Laurie était déjà non seulement un excellent acteur, mais également un écrivain inspiré. Surfant avec à propos sur sa nouvelle notoriété, son éditeur a ressorti un polar qu'il écrivit dans les années 90, Tout est Sous Contrôle.
On ne peut pas parler de chef d'oeuvre ni de style, ni de construction, ni même de scénario. Toutefois, Hugh Laurie est très drôle, manie l'humour british avec brio et a un sens de la réplique, et de la digression, remarquable. Les qualités du roman l'emportant donc nettement sur ses carences, la lecture s'en fait toute seule, avec plaisir et facilité. C'est une distraction de qualité.

Deux mots de l'histoire : Thomas Lang est un ancien soldat britannique, reconverti en privé/garde du corps. Il va être entrainé à son corps défendant dans une machination terroriste ourdie par un quelconque machiavélique complexe militaro-industriel.

Extraits :
P28 : "D'une façon générale, les policiers n'aiment pas qu'on leur soumette de nouvelles affaires. Non qu'ils soient paresseux. Comme tout un chacun, ils cherchent un sens, une logique dans ce grand bazar d'aléas et de malheurs qui est leur champ d'investigation. Si on les appelle sur les lieux d'un massacre alors qu'ils essaient de coffrer un voleur d'enjoliveurs, ils ne peuvent s'empêcher de jeter un coup d'oeil sous le canapé au cas où les enjoliveurs seraient là."

P54 : "A une heure moins le quart, assis à une table de Simpson, je diluais mes déconvenues de la matinée dans une grande vodka-tonic. Beaucoup d'autres clients étaient américains, c'est pourquoi le roti de boeuf partait plus vite que l'épaule d'agneau. Les Ricains ne se sont jamais habitués à manger de l'ovin. Ils doivent croire que ça fait pédé." 


J'aime cet humour. Et donc m'étant bien amusé, je recommande chaleureusement cette petite chose.

15/20

samedi 29 mai 2010

Sweet Sixties

Tout commence par des coups de feu en novembre 1963 pour se terminer par d'autres coups de feu en juin 1968. De Jack à Bob. Deux Kennedy assassinés. L'un était Président, l'autre en passe de le devenir.
Entre les deux, la mafia, le FBI de M. Hoover, le Klan, le combat de Luther King pour les droits civiques, le rachat de Vegas par Howard Hugues et la spirale du Vietnam. Cinq ans de l'histoire des Etats-Unis vus par James Ellroy.
American Death Trip, deuxième volet de sa trilogie, est une somme. Un pavé dont on ressort groggy. La tête pleine d'images. Ce péquenaud de Lindon Johnson, Rock Hudson et les garçons, Rita Hayworth la poivrote, Hugues, ses transfusions de sang et ses fidèles mormons…

Ellroy, un talent fou pour dessiner un tableau en trois mots.

A Mexico. Extrait :
"Un Mex apporta du café. Ledit Mex dégoulinait d'obséquiosité.
De grandes dents. De grandes courbettes. Consentement maximum.
Pete se prélassait. Pete appréciait la panaderia. Pete se goinfrait de petits pains. A l'aide de ruban adhésif, Pete fixa son arme sous la table.
La détente était à ras du plateau. Le silencieux fonctionnait. Le canon était pointé sur le siège d'en face.
Pete sirotait son café. Pete se frotta la tête. Mexico - niet.
C'est un trou à rats. Rempli de mendiants et de crottes de chiens. Donnez-moi plutôt la Havane d'avant Castro."

A Saigon. Extrait :
"Saigon, 19 mars 1968.
Tu es de retour.
C'est vivant. C'est violent. C'est le Vietnam.
Regarde les essaims de soldats. Regarde les niacoués repliés sur la capitale. Regarde lesdits niacs qui parlent du Têt. Regarde les temples aux entrées murées. Regarde les convois de camions. Regarde les canons de la DCA.
Tu es de retour. Regarde ça. Saigon 68.
Le taxi se trainait. Les camions le serraient. Des camions d'armement. ; des camions de ravitaillement ; des transports de troupes. Des gaz d'échappement jusqu'à hauteur de pare-brise. Des particules de gasoil qui piquent les yeux."

Un époustouflant voyage dans l'histoire américaine des années soixante, très éloignée de Happy Days.

17/20

jeudi 11 mars 2010

Les Voies du Ciel

Un Cadavre de Trop, de Ellis Peters, est une enquête policière menée par le moine Cadfael. Ancien soldat, riche d'une dizaine d'années aux croisades et de nombreuses aventures, il a décidé de finir ses jours en cultivant son jardin, au sein d'une abbaye. Heureux qui comme Ulysse...

1138 est temps de guerre fratricide dans la vieille Angleterre entre deux prétendants au trône : Stephen et Mathilde. La prise d'une place fidèle à Mathilde par l'armée de Stephen est suivie de la pendaison de la garnison. Quatre-vingt quatorze hommes. Tout se complique lorsque Cadfael en découvre un quatre-vingt quinzième. Il se fait confier l'enquête. Le roi est outré qu'un misérable ait osé camoufler son crime au milieu de sa sainte colère.

L'enquête aurait pu être passionnante, si elle n'avait été si tirée par les cheveux. Florilège :
- Le moine et son apprenti retrouvent par hasard le témoin capital du meurtre.
- Le moine retrouve un morceau de pommeau de dague serti d'une pierre précieuse sur la scène du meurtre.
- La dague est une pièce unique.
- Le moine tombe par hasard sur un enfant qui a vu un homme jeter la dague dans le fleuve.
- L'enfant a remonté la dague.
- L'enfant peut reconnaître l'homme.

Quand on a la Providence autant avec soi, je ne connais nulle enquête qui n'aboutisse. C'est certainement l'un des avantages d'un moine.

L'auteur ayant un penchant non dissimulé pour l'eau de rose, l'ensemble de l'ouvrage en est aspergé, jusqu'à une fin dont la douceur frise le loukoum. Ames sensibles, dormez en paix.

Bref, un bon divertissement qui se lit agréablement, pour lecteur fatigué.

12/20

mercredi 17 février 2010

Elémentaire, mon cher Whicher

L'Affaire de Road Hill House, de Kate Summerscale, relate dans le détail un fait divers réel, arrivé en 1860 dans une petite ville industrielle anglaise : l'assassinat sordide d'un jeune enfant. Très vite, la police va se heurter à la sacro-sainte notion du respect du foyer anglais, considéré comme une forteresse que ni l'Etat ni personne n'a de légitimité à troubler.
Le souci du détail déployé par l'auteur est clinique. Rien n'est épargné au lecteur, et ce dès le prologue :
"Le dimanche 15 juillet 1860, l'inspecteur principal Jonathan Whicher, de Scotland Yard, paya deux shillings au conducteur du fiacre qui le transporta de Millbank, quartier situé à l'ouest de Westminster, à la gare de Paddington, terminus londonien du Great Western Railway. Là, il prit deux billets : l'un, pour la somme de sept schillings et dix pence, à destination de Chippenham dans le Wiltshire, trajet de quatre-vingt-quatorze miles, et l'autre qui moyennant un schilling et six pence, lui ferait ensuite couvrir les vingt miles séparant Chippenham de Trowbridge."
Autant dire qu'avaler les 430 pages fut long, très long, d'autant plus que je n'ai jamais au fond de moi, voulu connaître avec un tel luxe de détails aussi insipides qu'inutiles, l'Angleterre victorienne.

Quelques notions et anecdotes intéressantes restent ancrées dans l'esprit du lecteur d'autant plus courageux que le suspense lié à l'histoire est inexistant (volontairement, on n'est pas là pour s'amuser mais pour compter les pence). J'ai ainsi appris que le terme clue (indice) vient de clew (fil) lui-même faisant référence au fil d'Ariane. Maintenant, vous le savez aussi, et sans avoir lu le livre, veinards que vous êtes.

Le retentissement de l'affaire dans les journaux de l'époque, la personnalité du détective Whicher en charge de l'enquête, les débuts du roman policier à la même époque (Poe venait de créer son détective Auguste Dupin, précurseur de Sherlock Holmes), l'implication directe d'écrivains tels que Dickens dans l'affaire, l'utilisation de théories scientifiques plus ou moins farfelues pour élucider le mystère, auraient pu rendre l'idée d'ensemble sympathique. Pourquoi une telle froideur dans l'analyse ? 

Bon. Voilà qui est chose faite. Maintenant, je vais essayer de me persuader à nouveau que la lecture peut également consister en un moment agréable.

PS : Telerama trouve le travail de l'auteur remarquable (et je ne dis pas le contraire), ce qui me renforce dans mon opinion : http://www.telerama.fr/livres/l-affaire-de-road-hill-house,29366.php

PPS : Auguste Dupin apparaît dans la remarquable nouvelle d'Edgar Allan Poe, Double Assassinat dans la rue Morgue, à lire absolument.