Chute Libre (Opération Cay), de Lois McMaster Bujold, est une pépite. Une problématique philosophique sur l'humanité du mutant pour unité d'action, thème cher à l'auteur, un rythme soutenu permettant de respecter une unité de temps, une station de lieu pour l'unité de lieu, l'oeuvre répond aux critères des Anciens.
Est-ce que des individus créés en laboratoire par une multinationale, en plein espace pour ne répondre aux lois d'aucune planète, avec quatre bras et sans jambe pour être plus productifs dans l'espace, sont vraiment des hommes ? Ont-ils des droits ou peuvent-ils être considérés comme du matériel ?
Une oeuvre habile, prix Nebula 1988, qui se dévore d'une traite.
samedi 23 novembre 2013
mercredi 20 novembre 2013
Flegme autrichien
Il en faut, du flegme et de la philosophie, à ce commissaire autrichien adepte de Wittgenstein, amoureux de sa propre soeur et rempli de tocs, pour ne pas perdre son sang froid face à un cadavre tué par un requin dans la piscine d'un penthouse viennois.
Requin d'Eau Douce, d'Heinrich Steinfest, est un récit qui vous gagne lentement, insidieusement, à sa cause. Qui vous apprend à aimer sa torpeur. Et ce n'est pas son moindre mérite.
On finit par bien l'aimer, cet odieux commissaire.
Requin d'Eau Douce, d'Heinrich Steinfest, est un récit qui vous gagne lentement, insidieusement, à sa cause. Qui vous apprend à aimer sa torpeur. Et ce n'est pas son moindre mérite.
On finit par bien l'aimer, cet odieux commissaire.
mardi 19 novembre 2013
Blitz
Connie Willis dépeint en deux tomes, et en prenant un peu trop son temps, la vie de trois historiens venus du futur pour étudier le Blitz, et dont les portails leur permettant de revenir à leur époque ne se sont jamais rouverts, les laissant abandonnés en cette périlleuse période.
Willis est un grand écrivain, dans la mesure où elle a su créer son propre style. Elle joue d'un rythme, d'une partition qui lui sont propres. Elle sait également passer de la comédie à la tragédie avec grande habileté.
Enfin, sa description du Londres sous les bombes allemandes est remarquable.
Pourquoi, toutefois, a-t-elle écrit 1400 pages là où la moitié auraient été nettement suffisantes ? Pourquoi autant se répéter ? On retrouve dans ce diptyque les qualités de ses précédents romans historiques (Sans Parler du Chien, le Grand Livre). Elle a trop de talent pour devenir verbeuse comme tous ces écrivains de SF et de Fantasy qui tirent à la ligne.
Je préfère garder en tête le meilleur de Black Out et All Clear : une gestion très intelligente des problématiques liées au voyage temporel (ce qui est rare, demandez à Poul Anderson comme on peut être mauvais à ce jeu-là), de splendides peintures de caractères, de l'émotion et un vrai sens du rythme quand elle le veut bien.
Willis est un grand écrivain, dans la mesure où elle a su créer son propre style. Elle joue d'un rythme, d'une partition qui lui sont propres. Elle sait également passer de la comédie à la tragédie avec grande habileté.
Enfin, sa description du Londres sous les bombes allemandes est remarquable.
Pourquoi, toutefois, a-t-elle écrit 1400 pages là où la moitié auraient été nettement suffisantes ? Pourquoi autant se répéter ? On retrouve dans ce diptyque les qualités de ses précédents romans historiques (Sans Parler du Chien, le Grand Livre). Elle a trop de talent pour devenir verbeuse comme tous ces écrivains de SF et de Fantasy qui tirent à la ligne.
Je préfère garder en tête le meilleur de Black Out et All Clear : une gestion très intelligente des problématiques liées au voyage temporel (ce qui est rare, demandez à Poul Anderson comme on peut être mauvais à ce jeu-là), de splendides peintures de caractères, de l'émotion et un vrai sens du rythme quand elle le veut bien.
mardi 21 août 2012
SF sous acide
Robert Sheckley est un auteur de science-fiction américain à la réputation d'humoriste. Son court roman, Echange Standard, s'il commence de façon à peu près normale (dans la mesure où une histoire rationnelle est racontée et où les nouveaux paragraphes décrivent une action cohérente avec les pages précédentes) sombre rapidement dans la plus totale absurdité. Le thème : Marvin décide pour voyager dans la galaxie d'échanger son corps avec un extraterrestre, le temps de vacances.
Il y a 20 ans, j'avais tenté une première fois de lire ce roman, et j'en étais ressorti convaincu de n'être pas mûr pour tous les types de science-fiction. Je ne le suis toujours pas. Ce bouquin est totalement insupportable, en dépit de l'imagination fertile de son auteur.
Extrait page70, Editions Le Livre de Poche :
"Etant des hommes de leur époque, ni Marvin ni Messire Gules ne prêtèrent attention à ces bruits et à ces spectacles. Sans s'émouvoir, ils passèrent à côté de la Mare aux Immondices, où l'ancien régent venait satisfaire ses folles manies nocturnes ; et sans lui accorder un regard, ils dépassèrent le Gambit du Lion où les petits débiteurs et les enfants malfaiteurs étaient enterrés vifs la tête la première dans du ciment à prise rapide pour servir d'exemple à la populace.
C'était une dure époque, certains diront même cruelle. Les moeurs étaient raffinées, mais les passions avaient libre cours. L'étiquette la plus exquise était observée, mais la mort par la torture était le sort commun de beaucoup. C'était l'époque où six femmes sur sept mouraient en couches, où la mortalité infantile atteignait le pourcentage choquant de 87%, où l'espérance de vie moyenne ne dépassait pas 12,3 ans, où la peste ravageait chaque année la cité, emportant environ les deux tiers de la population, où les guerres de religion continuelles réduisaient de moitié chaque année la population mâle valide - au point que dans certains régiments, on était obligé d'employer des aveugles comme officiers d'artillerie.
Et malgré tout cela, on ne pouvait pas dire que c'était une époque malheureuse. En dépit des difficultés, la population atteignait de nouveaux sommets chaque année, et les hommes aspiraient à de nouvelles audaces."
Deux cents pages de ce tonneau. C'est à hurler.
Il y a 20 ans, j'avais tenté une première fois de lire ce roman, et j'en étais ressorti convaincu de n'être pas mûr pour tous les types de science-fiction. Je ne le suis toujours pas. Ce bouquin est totalement insupportable, en dépit de l'imagination fertile de son auteur.
Extrait page70, Editions Le Livre de Poche :
"Etant des hommes de leur époque, ni Marvin ni Messire Gules ne prêtèrent attention à ces bruits et à ces spectacles. Sans s'émouvoir, ils passèrent à côté de la Mare aux Immondices, où l'ancien régent venait satisfaire ses folles manies nocturnes ; et sans lui accorder un regard, ils dépassèrent le Gambit du Lion où les petits débiteurs et les enfants malfaiteurs étaient enterrés vifs la tête la première dans du ciment à prise rapide pour servir d'exemple à la populace.
C'était une dure époque, certains diront même cruelle. Les moeurs étaient raffinées, mais les passions avaient libre cours. L'étiquette la plus exquise était observée, mais la mort par la torture était le sort commun de beaucoup. C'était l'époque où six femmes sur sept mouraient en couches, où la mortalité infantile atteignait le pourcentage choquant de 87%, où l'espérance de vie moyenne ne dépassait pas 12,3 ans, où la peste ravageait chaque année la cité, emportant environ les deux tiers de la population, où les guerres de religion continuelles réduisaient de moitié chaque année la population mâle valide - au point que dans certains régiments, on était obligé d'employer des aveugles comme officiers d'artillerie.
Et malgré tout cela, on ne pouvait pas dire que c'était une époque malheureuse. En dépit des difficultés, la population atteignait de nouveaux sommets chaque année, et les hommes aspiraient à de nouvelles audaces."
Deux cents pages de ce tonneau. C'est à hurler.
vendredi 20 juillet 2012
Tempus fugit
Je n'ai pas vu le temps passer. Belle performance que ce roman explosé. Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger, traite de la vie d'un capitaine de vaisseau, un flibustier des Caraïbes, qui se bat contre l'Espagnol et sa main mise sur le Nouveau Monde.
Des perturbations temporelles vont venir perturber de façon croissante la vie et la géopolitique de cette partie du monde. Irruption d'objets venus du futur (les maravillas), voyageurs du temps, observateurs ou conquérants, flottes de vaisseaux issus du passé ou de l'avenir. Le présent explose.
Le roman aussi, explose. L'auteur a, fort habilement, placé ses chapitres sans respect pour l'ordre chronologique. Le premier saut temporel du lecteur est douloureux, puis l'on s'habitue et se laisse bercer par le rythme inédit du récit.
Les chapitres étant tous datés et numérotés, il reste toujours possible de les lire ou relire dans l'ordre, ce qui parfois est utile à la bonne compréhension de l'histoire.
Compréhension... C'est là que le bât blesse. J'ai dévoré cette histoire jusqu'à sa dernière page. N'y comprenant pas plus que le malheureux et brave capitaine Villon. Nombreuses sont les questions soulevées dont on attend les réponses. Or, une pirouette, et hop, that's the end. L'auteur n'a répondu à rien. Un roman à énigmes sans réponses. Ou pas fini. Au choix.
Alors, ou bien l'auteur compte ne pas en rester là, et je serai le premier à reconnaître m'être délecté de son travail. Ou bien il a terminé, et ma satisfaction est loin d'être complète.
Des perturbations temporelles vont venir perturber de façon croissante la vie et la géopolitique de cette partie du monde. Irruption d'objets venus du futur (les maravillas), voyageurs du temps, observateurs ou conquérants, flottes de vaisseaux issus du passé ou de l'avenir. Le présent explose.
Le roman aussi, explose. L'auteur a, fort habilement, placé ses chapitres sans respect pour l'ordre chronologique. Le premier saut temporel du lecteur est douloureux, puis l'on s'habitue et se laisse bercer par le rythme inédit du récit.
Les chapitres étant tous datés et numérotés, il reste toujours possible de les lire ou relire dans l'ordre, ce qui parfois est utile à la bonne compréhension de l'histoire.
Compréhension... C'est là que le bât blesse. J'ai dévoré cette histoire jusqu'à sa dernière page. N'y comprenant pas plus que le malheureux et brave capitaine Villon. Nombreuses sont les questions soulevées dont on attend les réponses. Or, une pirouette, et hop, that's the end. L'auteur n'a répondu à rien. Un roman à énigmes sans réponses. Ou pas fini. Au choix.
Alors, ou bien l'auteur compte ne pas en rester là, et je serai le premier à reconnaître m'être délecté de son travail. Ou bien il a terminé, et ma satisfaction est loin d'être complète.
lundi 16 juillet 2012
N'est pas mort ce qui à jamais dort
Nous ne sommes pas seuls. Des créatures dont les pouvoirs dépassent notre entendement sont tapies dans l'ombre. Ou pour être plus précis : vivent dans des dimensions parallèles à la nôtre. Il fut un temps où, pour invoquer une telle monstruosité, les sorciers usaient de pentacles, de sacrifices et de divers organes de boucs et de hiboux. L'informatique, l'électricité et les mathématiques permettent d'être de nos jours bien plus efficace pour créer un vortex entre deux mondes.
C'est pourquoi il faut protéger l'humanité. La protéger d'incursions démoniaques dans son quotidien. Mais la protéger également de savoir. C'est l'objectif de la Laverie, le plus secret des services secrets britanniques.
Charles Stross, avec le Bureau des Atrocités, rend hommage à Lovecraft tout en jouant à Men in Black. L'ensemble, mâtiné d'humour britannique, est purement jouissif.
Extrait p45, Editions Le Livre de Poche :
"L'efficace Vohlman attaque son programme avec le zèle d'un instituteur-né.
- Nous allons essayer une sollicitation mineure, une invocation de type 3 en utilisant précisément les coordonnées que j'ai dessinées au tableau. Ce qui devrait susciter une manifestation primaire d'horreur sans nom, mais ce sera une horreur sans nom assez manipulable, du moment que nous observons des précautions raisonnables. Il y aura des distorsions visuelles désagréables et un peu de bavardage protoconscient, mais pas plus intelligent qu'un reporter des News of the World - pas vraiment assez pour être assez dangereux. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne risque rien pour autant - on peut très facilement se tuer si on ne traite pas le matériel avec le respect qui lui est dû. Au cas où vous l'auriez oublié, il y a six cents volts et quinze ampères qui passent dans le circuit, et la carte mère est isolée et orientée correctement sur un axe magnétique nord-sud. La géométrie que nous utilisons pour cet essai est un espace de Minkowski modifié que nous pouvons obtenir par dérivation en portant pi à la puissance quatre. Rapprochez-vous s'il vous plait, il faut que vous soyez à l'intérieur du périmètre de sécurité quand je mettrai le circuit sous tension. Manesh, si vous pouviez allumer le panneau ENTREE AB-SO-LU-MENT INTERDITE...
Nous faisons cercle autour du banc d'essai. Je reste en retrait."
En littérature fantastique, je ne m'étais pas autant réjoui depuis De Bons Présages, de Neil Gaiman.
C'est pourquoi il faut protéger l'humanité. La protéger d'incursions démoniaques dans son quotidien. Mais la protéger également de savoir. C'est l'objectif de la Laverie, le plus secret des services secrets britanniques.
Charles Stross, avec le Bureau des Atrocités, rend hommage à Lovecraft tout en jouant à Men in Black. L'ensemble, mâtiné d'humour britannique, est purement jouissif.
Extrait p45, Editions Le Livre de Poche :
"L'efficace Vohlman attaque son programme avec le zèle d'un instituteur-né.
- Nous allons essayer une sollicitation mineure, une invocation de type 3 en utilisant précisément les coordonnées que j'ai dessinées au tableau. Ce qui devrait susciter une manifestation primaire d'horreur sans nom, mais ce sera une horreur sans nom assez manipulable, du moment que nous observons des précautions raisonnables. Il y aura des distorsions visuelles désagréables et un peu de bavardage protoconscient, mais pas plus intelligent qu'un reporter des News of the World - pas vraiment assez pour être assez dangereux. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne risque rien pour autant - on peut très facilement se tuer si on ne traite pas le matériel avec le respect qui lui est dû. Au cas où vous l'auriez oublié, il y a six cents volts et quinze ampères qui passent dans le circuit, et la carte mère est isolée et orientée correctement sur un axe magnétique nord-sud. La géométrie que nous utilisons pour cet essai est un espace de Minkowski modifié que nous pouvons obtenir par dérivation en portant pi à la puissance quatre. Rapprochez-vous s'il vous plait, il faut que vous soyez à l'intérieur du périmètre de sécurité quand je mettrai le circuit sous tension. Manesh, si vous pouviez allumer le panneau ENTREE AB-SO-LU-MENT INTERDITE...
Nous faisons cercle autour du banc d'essai. Je reste en retrait."
En littérature fantastique, je ne m'étais pas autant réjoui depuis De Bons Présages, de Neil Gaiman.
samedi 14 juillet 2012
Serpents, koalas et crocodiles
Le bush, c'est pas pour les mauviettes. Kenneth Cook, écrivain australien engagé politiquement, dans le cadre de ses déplacements dans le bush, en a vu des vertes et des pas mures. A l'en croire.
Une quinzaine de nouvelles, où l'écrivain narre ses démêlés avec les diverses bébêtes locales, ou avec les aborigènes, regroupées dans un trop court opuscule, le Koala Tueur, et autres histoires du bush.
Le style est incisif, dense, authentiquement drôle. Un grand écrivain, de surcroît bien traduit.
Extrait p132, Editions Le Livre de Poche
"- Cinq ans que j'ai Cédric, m'expliqua Henry. Je l'ai trouvé sur la piste quand il était chaton. Il avait un bébé dingo mort dans la gueule. Je sais pas d'où il sortait. Son problème, c'est qu'il n'a jamais vu un autre chat et qu'il se prend pour un chien.
Personnellement, je trouvais que Cédric avait plus de raisons de se prendre pour un croisement de chacal et de jaguar, auxquels il ressemblait.
- On pourrait pas rêver d'un meilleur chien de garde, poursuivit Henry. Je peux abandonner mon camp pendant des jours sans m'inquiéter. Cédric ne laissera passer personne.
L'unique oreille du chat se tendit en entendant son nom. Il sourit - je vous jure qu'il sourit (bon, peut-être qu'il montrait les dents) - et les flammes du feu étincelèrent sur un long croc blanc.
- Bois un autre coup, dit Henry en brandissant son rhum."
Je n'avais pas eu depuis longtemps un authentique fou rire en lisant une nouvelle. Un livre bonheur.
Une quinzaine de nouvelles, où l'écrivain narre ses démêlés avec les diverses bébêtes locales, ou avec les aborigènes, regroupées dans un trop court opuscule, le Koala Tueur, et autres histoires du bush.
Le style est incisif, dense, authentiquement drôle. Un grand écrivain, de surcroît bien traduit.
Extrait p132, Editions Le Livre de Poche
"- Cinq ans que j'ai Cédric, m'expliqua Henry. Je l'ai trouvé sur la piste quand il était chaton. Il avait un bébé dingo mort dans la gueule. Je sais pas d'où il sortait. Son problème, c'est qu'il n'a jamais vu un autre chat et qu'il se prend pour un chien.
Personnellement, je trouvais que Cédric avait plus de raisons de se prendre pour un croisement de chacal et de jaguar, auxquels il ressemblait.
- On pourrait pas rêver d'un meilleur chien de garde, poursuivit Henry. Je peux abandonner mon camp pendant des jours sans m'inquiéter. Cédric ne laissera passer personne.
L'unique oreille du chat se tendit en entendant son nom. Il sourit - je vous jure qu'il sourit (bon, peut-être qu'il montrait les dents) - et les flammes du feu étincelèrent sur un long croc blanc.
- Bois un autre coup, dit Henry en brandissant son rhum."
Je n'avais pas eu depuis longtemps un authentique fou rire en lisant une nouvelle. Un livre bonheur.
Inscription à :
Articles (Atom)






