vendredi 3 avril 2009

Histoires Juives


Le Club des Policiers Yiddish, de Michael Chabon, est un roman difficile à classer. Par son côté uchronie, il est souvent comparé à Philippe Roth et son Complot contre l'Amérique, une Amerique où Lindbergh gagne les élections contre Roosevelt et instaure un régime fascisant Outre Atlantique. Il pourrait être également fait un parallèle avec Le Maître du Haut Château de Philippe K Dick, qui décrit une réalité où l'Allemagne et le Japon ont gagné la Seconde Guerre Mondiale.
Ici, l'uchronie se fonde notammennt sur la mort née d'Israel en 1948. Massacres. Juifs rejetés à la mer. Les Etats-Unis concèdent à ces apatrides et aux survivants d'Europe de l'Est une terre, en Alaska, pour soixante ans. Au jour où le roman commence, le délai est quasiment écoulé, le territoire va être rétrocédé, et une majorité de Juifs expulsés.

L'histoire dans l'histoire est policière. Noire. Le héros est un flic fatigué. Il boit trop et se laisse aller depuis quelques temps. Il faut dire qu'il a des circonstances atténuantes. Son père, survivant de la Shoah, s'est suicidé. Sa mère est morte d'un cancer. Sa soeur vient de s'écraser aux commandes de son avion. Lui s'est séparé de sa femme, après la perte de leur bébé, atteint d'une maladie héréditaire typiquement ashkénaze. Dans l'hôtel crasseux où il loge, un junkie vient de se faire descendre. Il est retrouvé face à un jeu d'échec, une balle dans la tête. Il va falloir à l'inspecteur Meyer Landzman beaucoup d'obstination pour mener son enquête, alors que très haut au-dessus de lui, il serait visiblement apprécié qu'elle soit définitivement enterrée.
Cette histoire politico-policière, par ses images pitoresques, son gris glaçant, et son enchevètrement d'intrigues, m'a rappelé le très bon American Tabloid de James Ellroy, roman de chevet pour quiconque apprécie la période Kennedy et les récits mafieux.

La toile de fond de tout cela est juive. Juive comme tous les personnages, à part quelques Gentils perdus dans ce monde hermétique, dont de gros lourdauds yankees, élevés au maïs texan, aussi droits dans leurs bottes que le héros est torturé dans les siennes. Le pincement au coeur se situe là : comme dans la lecture d'Isaac Bashevis Singer, de Sholem Alekhem ou de Sholem Ash. Le district juif de Sitka est un gros shtetl, où tout le monde se connaît. On y mange yiddish, parle yiddish, pense yiddish. Une certaine innocence a disparu, toutefois. Des souterrains ont été creusés sous la ville, pour le jour où les pogroms recommenceront.
Mais ce roman noir n'est aussi qu'un rêve de l'auteur. Car le monde yiddish a disparu, son histoire a été effacée, gommée de l'Histoire. Il ne reste qu'un goût de struddle nostalgique, que certains auteurs de talent savent encore cuisiner.

mercredi 25 mars 2009

Des morts si vivants


Encore du Neil Gaiman ??? Ca devient un blog thématique, ce n'est pas possible.
Je demande pardon pour cela.
Mais l'Etrange Vie de Nobody Owens est un roman qui m'a littéralement captivé.
Littérature jeunesse, pour les plus de 13 ans, c'est un roman une fois de plus qui s'adresse à tous. D'ailleurs, que ne peut-on lire à 13 ans ? Pas grand chose. N'est-ce pas un âge de maturité religieuse ?
Nobody, comme il sera appelé plus tard par sa famille adoptive, a bien moins que 13 ans, lorsqu'il échappe à l'assassin qui vient de tuer froidement à coups de couteau ses parents et sa soeur. Il n'a qu'un an et demi. Il est allé ramper jusqu'au cimetière voisin, totalement inconscient de la tragédie qui vient de se dérouler. Et là, il va être sauvé par ceux qui vont devenir sa famille d'adoption, cédant au plaidoyer du spectre de sa mère.
Les morts vont l'accueillir et le cacher. L'élever et le protéger. Heureusement, car ceux qui veulent la mort de Nobody ne sont pas du style à baisser les bras.
Dans ce magnifique roman, comme dans les Noces Funèbres de Tim Burton, les morts sont bien plus humains que les vivants.
Ce livre déborde de sensibilité, d'humanité, de trouvailles également. Je ne peux être que dithyrambique.

Je n'ai pas trouvé de mauvaises critiques. Je vous livre donc les plus belles à mes yeux :
« Le Livre du cimetière est d’une imagination sans fin, magistralement raconté et, comme Bod lui-même, trop brillant pour tenir en un seul endroit. C’est un livre pour tous. Vous l’aimerez à mort. », Holly Black, co-auteur des Chroniques de Spiderwick
"Si on devait juger de la qualité d'un roman au nombre de stations de métro ratées (ce qui est, je trouve, un critère assez objectif), ce roman remporte la palme haut la main : j'ai raté 5 stations de métro à cause de lui." (http://happyfew.hautetfort.com/archive/2008/12/03/leave-no-path-untaken.html)

mercredi 18 mars 2009

La chose dans le noir et la petite fille


Coraline, de Neil Gaiman, est un roman pour enfants (je dirais, à partir de 12 ans). C'est surtout un livre fantastique, qui respecte tous les codes du genre, instaurés depuis Prosper Mérimée et sa Venus D'Ille.
Coraline Jones vient d'emménager dans une grande maison avec ses parents. Comme toute bonne petite fille, c'est une exploratrice. Elle ne met pas longtemps à remarquer que la porte théoriquement condamnée, dans le grand salon, débouche sur un couloir sombre et fort inquiétant, où une créature vieille et mauvaise n'aurait jamais dû être réveillée.

"- Je peux aller dans le grand salon ?
C'était là que les Jones entreposaient les meubles coûteux (et inconfortables) que la grand-mère de Coraline leur avait légués à sa mort. Coraline n'avait pas le droit d'y entrer. Personne n'y allait jamais. La pièce était réservée aux jolies choses. "

Le jour où les parents de Coraline disparaissent, elle doit se rendre à l'évidence : elle seule peut les secourir. Elle part alors à leur recherche en traversant le couloir sombre.

Un moment de bonheur que je vous invite à partager.

16/20

PS : je constate qu'un film d'animation adapté du livre sort en France le 10 juin prochain.

jeudi 12 mars 2009

Abarat


Il arrive qu'un "maître de l'horreur" ait envie d'écrire pour les enfants. C'est le cas de Clive Barker, avec Abarat. Même si la distinction entre littérature jeunesse et littérature tout court va s'amincissant (ce dont on remercie notamment Harry Potter), il n'y a ici aucun doute sur le côté de la barrière où l'on se trouve.
L'histoire ressemble à une sorte de Magicien d'Oz. L'héroïne, Candy, bien malheureuse dans son état du Midwest natal, n'ayant jamais quitté sa ville, Chickentown, où tout sent le poulet, va se retrouver emportée dans un royaume fantastique où des aventures extraordinaires vont lui arriver.
Royaume constitué d'îles. Chaque île étant une Heure. Le soleil est toujours à son zénith sur l'île qui correspond à midi, si vous voyez le principe.

Fantastique, j'aime.
Onirique, j'ai plus de mal.

Le monde où Candy évolue ressemble définitivement plus à un rêve qu'à une autre réalité.
La cohérence y manque beaucoup. A vrai dire autant que dans le Magicien d'Oz ou Alice au Pays des Merveilles.

De belles idées et l'âme de poête de son auteur font toutefois passer un agréable moment dans cette succession de tableaux que constitue le périple de la jeune fille. J'ai acheté le tome 2. Comme quoi, je n'ai pas tant détesté que ça.

12/20

mardi 3 mars 2009

Un peu plus loin des étoiles


Spin, de Harold Charles Wilson, est ce que les milieux autorisés on coutume d'appeler de la SF dure. Dure, non parce que l'histoire tire plus de larmes ou est éminemment sanglante, mais parce qu'elle se fonde sur des techniques dérivées des connaissances actuelles et accorde une part importante aux explications scientifiques. Un exemple fréquent d'écrivain de SF dure est Kim Stanley Robinson, auteur de la trilogie de Mars, narrant la terraformation et la colonisation de la susdite planète.
Mais revenons à nos moutons : l'idée de départ de Spin est tout ce qu'il y a de plus sympathique. Une nuit, les étoiles disparaissent. La Terre s'est retrouvée enfermée dans une bulle, le Spin. Et à l'extérieur de cette bulle, le temps s'écoule des milliers de fois plus vite. La bubulle en question n'empèche pas les fusées d'entrer ou de sortir, mais le décallage temporel est pour le moins génant. Génant surtout car il va suffir de quelques décennies pour que notre Soleil vieillisse lui de quatre milliards d'années, rendant la vie impropre sur la Terre. Bref, un vrai souci. Heureusement, l'humanité est pleine de ressources.
Malheureusement, l'auteur, lui, nettement moins. Du genre contemplatif, il montre pour l'action une nonchalance non feinte.
Sa nonchalance est également partagée par l'humanité qui sombre relativement peu dans le chaos, malgré l'apocalypse annoncée. Ce sur quoi je nourris quelques doutes, même si je loue la foi de l'auteur notamment dans la continuité des services publics.
Et puis les romans où les humains s'agitent sans arriver à rien, ça m'énerve.
Au final, c'est beau et bien écrit. Je risquerais presque un parallèle avec Jonathan Strange et Mr Norrel, que je ne puis m'empêcher de citer régulièrement lorsque l'envie me prend de vouer une lecture aux gémonies. Beau. Bien écrit. Belle idée de départ. Et long, et fade... Respectivement prix Hugo 2005 et 2006. Il y a des séries comme ça.

Toutefois, les avis sont partagés. Le Cafard Cosmique, Quarante-Deux (http://www.quarante-deux.org/cosmos/herzfeld/index.php/2005/08/27/24-robert-charles-wilson-spin), et nombre d'autres critiques sont tout ce qu'il y a de plus élogieux.

8/20
A vous de juger.

lundi 23 février 2009

Tout ce sang


J'ai chantonné toute la semaine dernière le Chant du Départ.
"La République nous appelleSachons vaincre ou sachons périrUn Français doit vivre pour EllePour Elle un Français doit mourir."

Aux Armes Citoyens, le tome 2 de la Révolution Française par Max Gallo, ne se lache pas une fois qu'il est entamé. Rarement ai-je lu livre d'histoire avec une fébrilité comparable à celle de la lecture d'un roman.
Le parti pris de l'auteur est de montrer comment, après l'exécution de Louis XVI, la machine de la Révolution Française s'emballe inexorablement. Le pouvoir exécutif était personnifié. Sa vacance va entraîner des luttes fratricides sans fin entre révolutionnaires. A ces luttes vont venir s'ajouter les révoltes des Chouans, notamment en Vendée, et la guerre menée par les armées royalistes du reste de l'Europe.
Malgré toutes les horreurs de la période, tant les principes établis (valeurs humaines, égalité des citoyens, accès à l'enseignement, aux soins...) que la diffusion de la Démocratie en Europe (instaurations de régimes républicains dans le Nord de l'Italie, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse... sous le poids des armées de la République) ou la force de cette armée républicaine face aux armées royalistes par la motivation de ses hommes (et en premier lieu à Valmy, victoire de la volonté), ne peuvent qu'exalter le patriotisme.

Le temps que tout cela me passe, je suis pour le moment dans l'état d'esprit de jeter en cellule toute personne conspuant l'hymne national, si chèrement gagné. Mais c'est uniquement dû à mon influençabilité. Dans deux jours, il n'y paraîtra plus.

En attendant, je vous recommande plus que chaudement cet ouvrage, actuellement d'ailleurs numéro 1 des ventes en librairie, à ce que j'ai entendu dire.

jeudi 12 février 2009

Le roi n'est qu'un homme

Max Gallo vient de sortir son 100e ouvrage : Le Peuple et le Roi, qui traite de la Révolution Française, allant de la période 1774 à 1793, c'est à dire de l'avènement de Louis XVI à l'exécution de Louis Capet. Le tome 2, traitant de la Terreur, sortira en mars 2009.
Le livre a de multiples atouts : Avant tout, il se lit très bien. Certains pourront trouver les effets de style employés par l'auteur un peu lourds, mais on s'y habitue rapidement. La Révolution est présentée sous son jour magnifique (l'Abbé Grégoire et l'abolition de l'esclavage, la Déclaration des Droits de l'homme...) et ses pires horreurs (le massacre systématiques des individus emprisonnés en 1792 par une foule déchainée, sadique et incontrôlable).


L'ouvrage a notamment le mérite de présenter avec une grande clareté l'engrenage inexorable dans lequel le gouvernement est entrainé. Un gouvernement paradoxalement réformateur face à une assemblée conservatrice, dont les membres sont avides de garder leurs prérogatives financières. Les ministres des finances, de grands hommes, vont se succéder et se heurter les uns après les autres à ce système de privilèges sans pouvoir l'ébranler : Turgot, Necker, Calonne

Il est terrifiant de constater que progressivement, les Parlementaires vont se trouver dépassés par le mouvement qu'ils ont engendrés. Un petit nombre de sans-culottes, usant de l'intimidation et de la violence, manipulé par des tribuns populaires, va imposer les pires extrémités et atrocités.
Marat, Hebert, et leurs brulots, excitent le peuple et lui promettent du sang.

Le Républicain que je suis trouve le livre un peu trop pro-royaliste. Mais que cette histoire est bien contée. A l'opposée d'un Robespierre, un Saint Just ou un Philippe Egalité (le sournois Duc d'Orléans), des hommes tels que Mirabeau, Lafayette, Bailly redonnent foi dans la capacité de l'homme à voir plus grand que lui-même.

A lire, donc.